Jean-Christophe Liccia
Histoire du couvent de l’Annunziata de Morsiglia
Pour plus d’informations, consultez : « Les Servites de Marie en Corse. Histoire, patrimoine, vie conventuelle. » Sous la direction de Jean-Christophe Liccia. Editions Piazzola. Juin 2000. 1157 p.
Au début du XIIIème siècle, existait à Florence une confrérie dite des « Laudesi » de la bienheureuse Vierge Marie dont le but principal était de chanter les louanges de la Mère de Dieu.
Sept marchands florentins, issus des meilleures familles de Toscane et membres de cette confrérie, décidèrent le 15 Aout 1233, jour de l’Assomption de Marie, de renoncer au monde et de vouer leur vie à Dieu et sa Sainte Mère.
Ils commencèrent par vendre leurs biens ou les distribuer aux pauvres puis le 3 Septembre de cette même année, mirent à exécution le projet qu’ils avaient conçu de vivre en communauté.
En 1234, alors que deux d’entre eux parcouraient les rues de Florence en demandant la charité, des enfants encore au sein de leurs mères se mirent à s’écrier en les montrant du doigt : « Voilà les Serviteurs de la Vierge, faites l’aumône aux Serviteurs de la Vierge ! ». Les Serviteurs ou Servites de Marie étaient nés.
Ils construisirent leur première église et des cellules en bois sur le Mont Senario près de la ville.
En 1239, le jour du Vendredi Saint, la Vierge se manifesta à eux et leur ordonna de porter un habit noir en mémoire de la Passion de son Fils, et de suivre la règle de Saint Augustin.
En 1255, le Pape Alexandre IV donna l’approbation définitive de l’Ordre, confirmée par Benoit XI en 1304.
Les Servites de Marie se répandent alors en Allemagne, en France et en Espagne. Au XIVème siècle, on peut dénombrer plus de cent couvents mais l’expansion est freinée par la Réforme Protestante, particulièrement dans le Nord de la France et en Allemagne.
C’est l’Italie qui continue à en assurer la prospérité car cet ordre religieux, riche et quelque peu particulier dans l’histoire des ordres réguliers, restera tant dans son esprit que dans son implantation géographique une évanescence de la grandeur spirituelle et artistique du Nord de l’Italie.
Un document de 1708 illustre tout particulièrement ce point en nous donnant la liste des quatorze provinces de l’Ordre, réunies à Rome pour le chapitre général de cette année-là. Italie, Corse et Sardaigne rassemblent ainsi onze provinces et 91% des religieux, tandis que les trois autres provinces correspondent chacune à un pays entier : l’Espagne, la France et l’Allemagne.
La Corse y envoie le Révérend Père Malaspina assisté du Père Franceschi qui quittent Morsiglia au mois de Mai et séjourneront plus d’un mois dans la cité papale.
« Le plus riche couvent de CORSE«
Si l’on excepte l’installation des Servites à Ajaccio (où ils auraient fondé dès 1435 à l’emplacement de l’actuelle cathédrale un couvent disparu quelque temps après), c’est Morsiglia qui reçut le premier couvent de l’Ordre.
Les deux communautés de Centuri et Morsiglia ayant bâti une église dédiée à l’Annonciation, envoyèrent une délégation à Florence pour que les Servites acceptent d’en assurer la garde. Le 3 Juillet 1479, par acte du notaire Manfredino de Morsiglia, le Vénérable Père Matteo, docteur en théologie sacrée et le Père Francesco tous deux venus de Florence, prirent au nom de leur Ordre possession de l’église et du couvent tout récemment construits, couvent qui devint ainsi lieu de résidence du Vicaire Général de l’Ordre dans la province de Corse. Cette dernière se développa par la suite avec l’installation des Servites dans les couvents de Saint Antoine de Casabianca, Notre Dame des Grâces à Belgodere, Sainte Catherine de Sisco, l’Annonciation de Barrettali puis Saint Joseph à Bastia.
L’existence du couvent de Morsiglia suscite ferveur et vocation dans tout le Cap Corse, à une époque où la majorité des couvents -tant franciscains que capucins- n’existaient pas encore. Le Seigneur du Cap Corse, Giacomo da Mare, de son château de San Colombano, lui fait don en 1489 d’une vigne qu’il possède à Centuri.
Le Père Cristofaro de Meria devient Vicaire Général de l’Ordre en 1557. Une de ses actions remarquables fut la création du « Libro rosso » actuellement conservé aux Archives Départementales de la Haute Corse (l’exemplaire conservé est une copie du XVIIème siècle) qui nous décrit au quotidien la vie de ce couvent, partagée entre agriculture, prière et spiritualité.
Cependant l’insécurité persistante en Méditerranée, en ce XVIème siècle, fait débarquer le 4 Mai 1560 vingt-deux galiotes barbaresques à Mute, marine de Morsiglia. Sous la conduite du renégat Mami Corso de Pino, les Infidèles attaquent le village de Centuri et particulièrement une tour fortifiée du hameau d’Ortinola. Le lendemain matin, ils s’en prennent au couvent qu’ils pillent et brulent, y tuant deux moines avant de s’en aller vers le Sud.
Le couvent est alors reconstruit et agrandi, puis richement orné, la fin du XVIème et tout le XVIIème siècles tant caractérisés par un enrichissement considérable de certaines familles qui rivalisent pour donner ce qu’il y a de plus beau à leur couvent. Cette émulation est l’élément majeur dans le fait qu’il ait été décrit par plusieurs personnes (dont le Chanoine Casanova dans son « Histoire de l’Eglise Corse ») comme le « plus riche couvent de Corse« . Il y a en effet concurrence dans le même village, bien sûr mais aussi entre les familles de Morsiglia et de Centuri qui rivalisent de magnificence dans leurs dons des plus beaux objets mobiliers ou sacerdotaux, ainsi :
- le 20 Août 1586 Francesco de Trelo (Centuri) apporte une chasuble de basin de fil et de coton blanc doublée de basin violet pourpre avec son étole et son manipule ;
- le 16 Février 1599 un certain Paolo Matteo de Morsiglia, à peine renté des Indes Occidentales (Mexique) où il a été suivre les traces de Christophe Colomb, donne au couvent une lampe d’argent d’une valeur de 300 lires ;
- en 1616, Stefano Semidei de Pecorile (Morsiglia) fait don d’un pallium neuf de damas rouge et jaune, orné de franges de soie rouge et or avec ses cordelettes de la même couleur et frappé de ses armoiries ;
- en 1636, le patron marin Luca Franceschi de Bovalo (Centuri) apporte une couronne en vermeil, ornée de douze étoiles avec deux anges d’argent reposant sur la tête de la Vierge.
Nous avons pu recueillir un grand nombre d’exemples de la sorte. Toutes les familles laissent quelque chose : un cierge, une chasuble, une nappe d’autel, un tableau qui viennent embellir l’église et le couvent.
Certaines font même preuve de plus de grandeur et d’un gout évident, tant par l’ornementation de leurs chapelles latérales dans l’église que par la commande d’œuvres d’art qu’elles veulent [faire réaliser] à l’exemple des modèles conservés dans les plus belles églises d’Italie.
Signalons également que le maitre stucateur Tomaso Mencacci travaille au couvent dès 1736 (il y réalisé vraisemblablement les stucs ornant le réfectoire, la cellule du Vicaire Général et ceux de la sacristie) introduisant dans ce lieu de richesse et d’avant-garde les premiers éléments du barochetto qu’il développera avec éclat vingt ans plus tard en réalisant le décor de stuc, sublime et délicat, de la Chapelle Sainte Croix à Bastia.
Dans le domaine musical le couvent est aussi étonnamment à l’avant-garde puisqu’en 1557 il disposait déjà d’un petit orgue, communément appelé regale, qui venait agrémenter la célébration des offices. Fait ô combien significatif puisque la Cathédrale de Bastia, pourtant première église de Corse, n’en possédait pas. Ce regale sera dès 1605 remplacé par un orgue de quatre pieds de long, aujourd’hui disparu.
Le couvent abritait une statue de bois polychrome de Notre Dame des Sept Douleurs à laquelle par dévotion, nombre de paroissiennes léguaient des bijoux. Ainsi se constitua au fil des siècles un véritable trésor de près de deux cents pièces, auquel vint s’ajouter au début du XIXème siècle une pièce majeure qui n’était rien moins qu’une somptueuse bague ayant appartenu à la mère de Napoléon 1er. Cette collection, soigneusement conservée à Morsiglia, puis à Bastia dans un coffre de banque, a été dérobée il y a quelques années seulement.
La richesse du couvent était aussi constituée d’une part très importante de propriétés foncières provenant également de dons et legs : vignes et jardins qui, mis en location par bail emphytéotique, rapportaient chaque année des sommes considérables.
En résumé le couvent de l’Annonciation de Morsiglia était un couvent d’une richesse et d’une beauté peut être inégalées dans l’ile à chacune des époques qu’il a traversées, choyé par une population qui lui vouait un profond respect et une foi sincère, malgré quelques épisodes douloureux…
1641-1792 – ENTRE DEUX EXPULSIONS, UN SIECLE ET DEMI DE CROYANCE.
L’année 1641 représente une date charnière dans l’histoire du couvent. Au mois d’Avril, les populations de Morsiglia et Centuri scandalisées par le comportement des moines et particulièrement par celui du vicaire général, Fra Filippo de Sienne, expulsent les moines du couvent et y introduisent en leur lieu et place des Pères Franciscains. Scandale, réprobation. Le Général de l’Ordre, Angelo Maria Berardi, ordonne depuis son couvent de Bologne une enquête qu’il confie au Père Bernardino Mariani de San Martino (Italie). Celui-ci, secondé par deux Pères génois, réussira à replacer, après de nombreuses péripéties et non sans mal, le couvent en possession des religieux de son Ordre.
Suite à cet avertissement, la deuxième moitié du XVIIème siècle sera consacré à l’amélioration du clergé, de son mode de vie et de son comportement. Régulièrement, des décrets réglementent la vie religieuse, l’obligation de la prière, du chant, et de la présence obligatoire de tous aux offices et au réfectoire. Ils interdisent le port d’armes, l’introduction des femmes dans le couvent et dans les cellules, et traitent de l’argent provenant des quêtes ou de celui recueilli pour la célébration des messes funéraires.
De nets progrès se font sentir au fil des années et l’Ordre retrouve son crédit auprès de la population des deux villages. Alors que cette dernière n’avait plus fourni un seul moine depuis le début du XVIème siècle -et ceci bien que le couvent ait été le principal couvent de noviciat des Servites en Corse- les vocations reprennent avec l’accueil, le 5 Mai 1658 du jeune Bartolomeo Franceschi, de Centuri, pour une année de noviciat.
Ordonné prêtre le 20 Juin 1660 il sera, avec les Pères Giovanni et Giacomo Filippo Agostini de Centuri qui le suivent de près, à l’origine du renouveau spirituel qui s’installe au couvent. En 1664, la moitié des moines sont Corses et tous originaires de Centuri ou Morsiglia. En 1720, un seul des sept pères n’est pas Corse. En 1766, ils le sont tous.
Le susdit Père Franceschi est d’ailleurs Vicaire Général des Servites en Corse de 1674 à 1691 presque sans interruption. Il décède au couvent en 1703 mais aura eu le temps de préparer l’avenir de tous ses successeurs qui feront grande figure dans l’Ordre jusqu’à porter l’un d’eux en 1814, et alors même que le couvent a fermé ses portes, au Généralat des Servites à Rome en la personne du Père Etienne Antonmarchi.
Esprits curieux de tout et d’une grande érudition, les moines observent et prennent parfois note des choses qui leur semblent dignes d’intérêt comme certains phénomènes métèorologiques ou les prises extraordinaires faites par les pêcheurs du port de Centuri, voulant ainsi attester et inscrire pour la postérité les faits remarquables de leur époque.
Cette période de grande religiosité est même ponctuée par des miracles, comme le 31 Juillet 1684 où quelques enfants de Morsiglia, qui se trouvent dans l’église en attendant qu’on leur fasse l’école, assistent médusés à la scène suivante : le tableau de l’Annonciation situé au-dessus du maitre autel sort de son encadrement et, sans renverser ni fleur ni chandelier, se pose droit et sans aucun appui sur le côté de la table d’autel…
Ce tableau miraculeux, pieusement conservé depuis lors, a été vendu récemment…
Le couvent est également l’endroit où venait prier en extase la tertiaire Angela Marcantoni de Centuri, morte en odeur de sainteté le 26 Juin 1706 et ensevelie dans cette chapelle de Notre Dame des Sept Douleurs qu’elle vénérait tant.
Mais malgré ferveur et croyance l’Histoire dicte ses lois. Le 9 Juin 1790 on impose la fermeture du « Libro rosso ». Le 21 Mars 1791 on dresse l’inventaire des biens pour être saisis malgré l’opposition de certains moines et les réticences du capitaine de la milice révolutionnaire, un Morsigliais dont le grand-oncle même avait été moine au couvent.
En 1792 les religieux sont expulsés, le dernier acte en notre possession datant du 23 Janvier de cette année-là.
Ainsi s’achèvent plus de trois siècles d’histoire que nous avons pu reconstituer avec fidélité, respectant l’esprit du premier rédacteur du « Libro rosso » qui, s’adressant au futur lecteur lui dit, en préambule : « Par ce livre nouveau, te seront décrites, ô affable lecteur, les antiques dévotions… pour que par ces pages, tu puisses doctement t’instruire et qu’instruit et inspiré de tout cela… tu puisses par tes actes et avec un grand zèle… poursuivre l’œuvre de Dieu ».
Éléments historiques sur l’église paroissiale San Cipriano de Morsiglia
Rédaction : Jean-Christophe Liccia et Michel-Édouard Nigaglioni
Recherches en archives : Jean-Christophe Liccia – Octobre 2023
Introduction
L’église paroissiale San Cipriano de Morsiglia fait partie des édifices religieux corses pour lesquels il est
très difficile d’établir un historique précis et bien documenté. La raison tient en l’absence d’archives
religieuses propres à la paroisse (livres de comptes, registres de délibérations…). Cette lacune n’est
pas compensée par un fonds notarial, malheureusement quasi inexistant. Les registres des notaires de
la commune voisine de Centuri, à peine plus nombreux, apportent quelques maigres éléments,
complétés par les quelques rares écrits issus du fonds de l’évêché de Mariana et Accia (visites
pastorales, procès…).
Pour le XIXe siècle, les documents conservés sur Morsiglia dans le fonds de la Préfecture permettent
la découverte de précieuses indications. Ces données archivistiques sont conservées aux Archives de la Collectivité de Corse, essentiellement à Bastia et de façon plus accessoire à Ajaccio.
Origines
On sait très peu de choses sur l’histoire ancienne de l’église San Cipriano. Une légende, transmise
jusqu’au XXe siècle, fait référence au choix de l’emplacement de l’église paroissiale.
« Les Morsigliais, désireux de construire un temple digne du Très-Haut et digne d’eux n’arrivaient pas
à s’entendre sur le choix de l’emplacement de l’édifice. Les avis étaient partagés, et la population se
divisa en deux camps égaux en nombre. Une partie de la population voulait que l’église projetée fût
construite au lieu-dit Saint-Barthélemy, l’autre partie voulait qu’elle fût construite au-dessous de la
tour Petrillo [sic], à l’endroit même où elle s’élève aujourd’hui. Les plus persévérants l’emportèrent ;
pendant le jour, tout le monde se mit à transporter des pierres ; les uns à un endroit, les autres à un
autre ; mais la nuit, un camp allait voler les pierres de l’autre camp. Le jeu dura quelque temps ; enfin
de guerre lasse, un camp abandonna la partie et l’autre poursuivit les travaux » (1).
Il faut noter que la tradition orale indique toujours que la première paroisse se situait bien à San Bartolomeo, petite
chapelle située légèrement en contrebas du village. L’importance du lieu est confirmée par un acte de
1610 où la population, réunie « à Saint Barthélemy, lieu de Morsiglia où on a l’habitude de tenir
l’arringo du village », désignait un procuratore chargé d’administrer la communauté(2).
L’arringo, assemblée et tribunal où la justice était rendue par un gonfalonier au nom des seigneurs de Rogliano, s’y tenait donc régulièrement. On peut penser qu’il s’agit là d’une des dernières réunions de cette
vieille institution médiévale. Quelques années plus tôt (1601), une sentence de ce même tribunal avait
d’ailleurs été rendue publique à San Cipriano (3), église dont on peut penser qu’elle avait pris le pas sur
San Bartolomeo dès le XVe siècle.
C’est en effet en 1470 que nous avons retrouvé la première mention documentaire citant nommément
San Cipriano lorsque « l’évêque de Mariana Leonardo de Fornari loue à Antoneto [sic] fils de
Bartolomeo de Morsiglia le bénéfice des églises de San Cipriano de Morsiglia et de San Silvestro de
Centuri (11 décembre) (4).
L’édifice était certainement de style roman à cette époque. Trois grands morceaux de pierre taillés avec soin, faisant penser à l’appareillage de l’église romane Santa Maria Assunta de Canari, ont été découverts en 1912 lors de l’aménagement d’une remise pour corbillard contre le mur nord du chœur. On peut y lire une inscription rappelant la sépulture du prêtre Antoneto (5).
L’église San Cipriano existe donc bel et bien à la fin du Moyen Âge et elle semble être dès cette époque
le nouveau centre religieux pour les habitants du village.
Ces deux mêmes bénéfices de Centuri et Morsiglia, ainsi que celui d’Ersa, sont encore réunis et loués
à un seul prêtre entre 1560 et 1585 même si le bénéficiaire, le remuant Andrea de Novella, rémunère
d’autres ecclésiastiques pour desservir San Cipriano. Il emploie ainsi le jeune Giorgio Nigaglioni de
Morsiglia, encore élève au séminaire de Bastia (1568). Ordonné prêtre, il en est ensuite le curé pendant
près de cinquante ans, en dehors de courts intermèdes assurés par le prêtre Anton Pietro (1576) ou le
dominicain Fra Honorio Bonocore (1577) (6)
.
Les travaux de 1577
Le 11 juin de cette année 1577, deux actes notariés mentionnent d’importants travaux à San Cipriano (7).
Il s’agit tout d’abord d’une protestation adressée par Selvestro fils de feu Anton Paulo du hameau de
Mucchieta aux quatre administrateurs ou rettori de l’église, Serviano de Mucchieta, Petro fils de feu
Pagnale et Semideo, tous deux de Pecorile, et Anton Matteo de Giovannacce. Les quatre hommes,
agissant au nom de l’église mais aussi de la communauté, sont sommés par le requérant de lui régler
les sommes auxquelles ils sont tenus pour la construction de l’église, en vertu d’un contrat passé entre
eux ces derniers mois devant le notaire Stella de Baragogna (8).
Selvestro indique en effet avoir presque terminé les murs de l’église et leur avoir demandé à de nombreuses reprises le paiement prévu pour porter le reste des matériaux et continuer les travaux. Il renouvelle donc sa demande par cet acte, en
leur donnant comme date limite le dimanche suivant, 16 juin, après quoi il intentera un recours devant
le vicaire de l’évêque de Mariana et ne se considérera plus tenu à aucun engagement pour cette
construction. Les quatre administrateurs intimés lui répondent dans l’acte suivant qu’ils ne donneront
rien tant qu’il n’aura pas porté le reste des matériaux nécessaires à pied d’œuvre, comme le contrat le
prévoit. Les deux actes sont enregistrés dans le cimetière (sagratio) de San Cipriano, ce qui nous
indique que les sépultures avaient alors lieu autour de l’église.
Nous ignorons le détail des travaux réalisés en 1577 par Selvestro de Mucchieta qui, d’après les
documents en notre possession, ne semble pas avoir été maître-maçon mais avoir plutôt agi ici en tant
qu’entrepreneur (9). Ils ont probablement été très importants avec, visiblement, la reconstruction
complète de l’édifice et la probable transformation de l’église romane à abside de 1470 en une église
« moderne », selon la conception de l’époque, sans doute à chevet plat mais pas forcément voûtée,
en dehors du chœur. Elle ne comprenait sans doute pas de chapelles latérales, celles-ci ayant été bâties
plus tard comme nous le verrons. Nous savons seulement qu’elle comportait, à l’intérieur, des
banquettes de pierre que le curé Giorgio Nigaglioni détruisit de sa propre autorité en 1598. Le fait
figure parmi plusieurs reproches que la communauté villageoise lui adressa au mois de mars, en
réponse à une action qu’il venait d’intenter contre elle, demandant à ce qu’il soit astreint à les refaire (10)
.
Le 22 juin 1599, le curé Nigaglioni intenta de nouveau un procès à la communauté villageoise devant
le tribunal épiscopal pour le remboursement de 87 lires, montant de sa participation (à hauteur de
trois-quarts) aux frais qu’il avait engagés aussi bien dans l’église que dans le presbytère. Le procureur
désigné par la population, le patron marin Martino fils de feu Benedettino de Baragogna (11), répondit le
3 juillet ne rien avoir à lui payer. Il indiqua même que si le curé avait dépensé de l’argent, la population
en avait dépensé bien plus que lui (12).
C’est l’évêque en personne, Geronimo del Pozzo, en visite pastorale à Morsiglia, qui jugea le différend le 7 mai 1600. Après avoir examiné les comptes des dépenses réalisées, tant par le curé que par la communauté, il condamna cette dernière à régler au
curé 27 lires 9 sous pour solde de tout compte (13).
Aucun détail ne figure dans ces deux procédures. En ce qui concerne l’église, on peut supposer que les travaux de 1599 faisaient suite au grand chantier de 1577.
L’église au XVIIe siècle et la construction des chapelles
Un événement particulier ayant eu lieu dans l’église en 1626 nous permet de savoir qu’un autel, dédié
à la Vierge, était alors édifié dans la nef. Avant d’en faire le récit, précisons qu’il est fort possible que
cet autel ait été bâti dès 1584 par la famille Porrata, alors l’une des plus notables du village. Nous
disposons en effet d’un acte notarié (14) par lequel Orlando, fils de feu Porata (15), commanda cette année-
là un grand tableau (1 m 50 x 1 m 75 sans compter le couronnement) au peintre Alessandro Castellino
habitant Bastia. L’œuvre devait représenter dans sa partie principale la Vierge entre saint Cyprien et
saint Sylvestre, Dieu le Père et l’Annonciation étant figurés dans le couronnement. Le tableau
commandé à titre privé était vraisemblablement destiné à orner la chapelle de cette famille, dédiée à
la Vierge, celle que l’on retrouve donc mentionnée en 1626. Cette hypothèse paraît d’autant plus
probable que, peu après la commande du tableau, les Porrata firent aménager une sépulture dont
nous ignorons l’emplacement d’origine exact mais dont la dalle, armoriée et datée de 1589, fut
transférée dans le chœur au début du XXe siècle où elle est toujours visible. Selon toute vraisemblance,
la chapelle de la Vierge appartenait donc à la famille Porrata au moment de sa fondation, même s’il
n’est pas à exclure que le tableau commandé en 1584 ait été, après don, destiné à orner le chœur de
l’église. D’autres sépultures furent emménagées à l’intérieur de San Cipriano. On y comptait au milieu du XXe
siècle « vingt-quatre caveaux de famille sous le sol de l’église », selon le témoignage de l’abbé Lebonvallet (16).
En plus de celle appartenant aux Porrata, on peut également citer parmi les plus anciennes un caveau appartenant à la confrérie Santa Croce, d’après les testaments de Procaccino fils de feu Zaccagnino de Giovannacce (11 mars 1604) et de maestro Cristofano fils de feu Polo de Pilosaccie (17) (26 novembre 1607), qui mentionnent tous deux vouloir être ensevelis à San Cipriano,
dentro l’arca delli battuti (18).
Les autres sépultures dont nous avons connaissance (leurs couvercles en marbre étant aujourd’hui conservés dans le chœur) appartenaient aux familles Stella (1642), Benedittini-Caraccioli (1642) et Antonetti (1771), auxquelles il faut ajouter celle du curé Giovanni Ferrandini (1781).
Revenons à présent sur les faits survenus dans l’église en 1626 qui nous semblent devoir être relatés
même si les pièces du dossier(19) ne donnent pas d’autres indications relatives à l’architecture et à la
structure de l’église.
Le 29 septembre, le curé de Morsiglia, Camillo Nicolai, dénonçait une bagarre ayant entrainé effusion
de sang survenue le jour même dans l’église. L’évêque délégua le curé de Centuri, Teramo Stella, lui
aussi originaire de Morsiglia, pour enquêter et recueillir les témoignages. Le 25 octobre, celui-ci se
rendit sur place, accompagné du notaire Antonio Mattei de Centuri qui rédigea le procès-verbal
d’interrogatoire et les réponses des témoins cités.
Les déclarations concordantes permettent d’établir que la population s’était rendue en ce 29
septembre à l’église pour entendre la messe, l’un des témoins indiquant que c’était « au sortir de
l’office » ayant sans doute eu lieu dans la confrérie voisine. Certains habitants étaient déjà entrés dans
la paroisse, les autres s’apprêtant à le faire lorsqu’une dispute eut lieu, dans le cimetière dénommé
sacrazio ou cimitero, situé légèrement à l’extérieur de l’église, à proximité de la porte d’entrée latérale.
La querelle opposant Silvestro fils de feu Giacomorso de Mucchieta (20) à Mariano Ferrandini de
Giovannacce concernait la perception des dimes du Latolandi (21) dont ce dernier avait la charge. Les
deux hommes en seraient certainement venus aux mains si quelques personnes présentes ne s’étaient
rapidement interposées, au moment même où retentissait la clochette sonnée par le prêtre peu avant
le début de la messe. Mariano entra alors dans l’église, se dirigea immédiatement vers Giacomo, le fils
de Silvestro, et lui donna un coup de poing au visage, au niveau de la lèvre supérieure ou « de la
moustache », avant de ressortir de l’église accompagné de nombreuses personnes. Tous les
témoignages concordent pour dire que le coup fut donné de façon totalement improvisée, sans
échange préalable de paroles, l’un d’eux indiquant toutefois avoir entendu Mariano dire à Giacomo
« tu m’en as donné un, alors je te le rends » (tu desti a me et io ti lo rendo). Juste après l’agression,
Giacomo commença à saigner abondamment et ne put se retenir de cracher du sang, mêlé de salive,
sur la table de l’autel de la Vierge (altare della Madonna) dont il était sans doute voisin. Il sortit ensuite
de l’église par la porte principale, dénommée porta da basso, continuant à cracher du sang et regagna
son domicile où il arriva avec son mouchoir tout ensanglanté. Les faits eurent lieu peu avant que la
messe ne commence. Le curé, qui était alors en train de s’habiller à l’autel, avait déjà revêtu son aube
et son étole. Une grande effervescence et un grand « murmure » s’emparèrent des présents, au point
que le curé décida de ne pas célébrer la messe, d’autant que du sang avait été versé dans ce lieu sacré,
en particulier sur l’autel de la Vierge. Interrogés sur la taille de la tâche de sang tombée sur la table
d’autel, les témoins s’accordent à dire qu’elle avait la dimension d’une pièce de quatre réaux ou d’un
cavallotto (22).
L’agresseur présumé, probablement absent à la fin du mois d’octobre, ne fut interrogé que le 10
décembre.
Mariano Ferrandini, fils de feu Pietro, feignit ne pas savoir la raison de sa convocation. Il ne se souvint
même pas avoir eu des problèmes avec quelqu’un. Après qu’on lui eut rafraichi la mémoire, il avoua
certes avoir eu une dispute à l’église avec Silvestro de Mucchieta, et en expliqua la raison. Ce dernier
ayant l’habitude de fouler aux pieds son raisin dans les pressoirs construits dans ses vignes sans
l’appeler au moins une fois pour qu’il puisse constater la quantité de raisin récoltée en tant que
percepteur des dimes de l’évêché, il le menaça d’introduire une procédure devant l’évêque. Les
échanges s’étant poursuivis, on imagine de plus en plus virulemment, Mariano déclara le fils de
Silvestro, prénommé Giacomo, arriva alors par derrière et lui donna un coup de poing dans la tête (ce
qu’aucun des précédents témoins n’avait indiqué). Il le poursuivit alors dans l’église et leva la main
pour lui donner un coup sans se souvenir cependant s’il le lui a donné ou non. Interrogé pour savoir
s’il était possible qu’il ait donné ce coup de poing sans s’en rendre compte, Mariano ne répondit plus
rien. Quinze jours lui furent accordés pour préparer sa défense. Nous ne connaissons pas les
condamnations prononcées à la fin de cette procédure.
Un autre événement eut lieu dans l’église San Cipriano au cours du première semestre 1636. Un
incendie se déclara dans le chœur et les flammes endommagèrent plusieurs objets, notamment le
vieux tableau du maître-autel et le tabernacle, tout aussi ancien. Le curé Camillo Nicolai fut en partie
tenu responsable des dégâts occasionnés visiblement au seul patrimoine mobilier. Décédé peu après,
ses héritiers furent condamnés à payer la moitié des frais (23).
Le 5 juillet 1642, l’évêque Giulio del Pozzo, en visite pastorale à Morsiglia, s’arrêta au presbytère où il
avalisa plusieurs demandes des administrateurs ou procuratori de l’église paroissiale, les Capitani
Pasquale Semidei, Geronimo Scarinci et Antonio Mattei, en présence de la majeure partie de la
population.
La première est particulièrement intéressante. Suite à la construction de trois chapelles dans l’église,
l’accès au cimetière (sacrazio) n’était plus possible. Les procuratori obtinrent ainsi l’autorisation de le
déplacer sur des vignes voisines, propriétés de l’église et sujettes à emphytéose. Cette requête nous
permet donc de connaître la date de construction, sans aucun doute récente, de trois chapelles. Il faut
d’ailleurs noter que le nombre « trois » fut rajouté sur le nombre « deux » qui avait été initialement
écrit, ce qui tend à prouver que la troisième chapelle était tout juste construite ou sur le point de l’être.
Elle nous éclaire également sur la persistance du vieux cimetière à l’extérieur de l’église, utilisé par
certaines familles (probablement les plus humbles) pour leur sépulture, cimetière que l’on dut donc
légèrement déplacer.
La deuxième demande est relative au legs de Caccialorso fils de feu Fantauzzo de Pecorile, lequel avait
commandé dans son testament, 25 ans plus tôt (!), qu’on fasse du pain à distribuer aux confrères de
Morsiglia. Le legs n’ayant jamais été accompli, l’évêque approuva que sa valeur, estimée à 30 lires, soit
attribuée à la paroisse et plus particulièrement à la chapelle du Rosaire (24).
Quatre ans plus tard, la visite pastorale de Mgr Giovan Agostino Marliani apporte d’importantes
précisions sur San Cipriano (25).
Arrivé en barque depuis Pino très tard dans la soirée du 11 avril 1646, l’évêque visita l’église le
lendemain. Il indiqua que le curé, Domenico Liccia de Muro, avait obtenu la paroisse après que son
oncle, Teramo Liccia de Santa Reparata di Balagna, lui eut renoncé librement en septembre de l’année
précédente. La description de l’édifice faite à cette occasion est la suivante (26) :
« L’église est bien tenue et dotée de très beaux objets mobiliers sacrés. Il y a la confrérie du Très Saint
Sacrement et celle du Rosaire, toutes deux canoniquement instituées, en plus de la confrérie laïque
qui a son propre oratoire sous le titre de Santa Croce.
Dans l’église, qui est comme on l’a dit est bien tenue et fournie en argenterie et mobilier, outre l’autel
majeur dédiée à saint Cyprien, il y a quatre chapelles, la première à main droite est du Très Saint
Rosaire, l’autre de Notre-Dame du Mont-Carmel avec dans le tableau saint Erasme et saint Christophe,
la troisième de la Vierge qui sert pour les Âmes du Purgatoire et la quatrième de la Vierge de Loreto.
Les notables du lieu sont le Capitaine Geronimo Scarinci, les Cardoni (27), les Gaspari, les Pasquali(28), le
capitaine Stefano Benedettini (29), le capitaine Porrata, le patron Stella, et il n’y a pas de personne
scandaleuse ou non confessée ».
L’évêque demeura à Morsiglia jusqu’à 21 heures et se rendit ensuite à Centuri « par de très mauvais
chemins ».
La chapelle du Rosaire appartenait probablement à la communauté villageoise (30). La propriété de la
chapelle « de la Vierge qui sert aux Âmes du Purgatoire » reste incertaine. Elle pourrait avoir appartenu
à la famille Porrata si l’on admet que la commande faite par Orlando Porrata en 1584 d’un tableau
ayant comme sujet la Vierge entourée de saint Cyprien et saint Sylvestre était destinée à cette
chapelle. Elle est dans tous les cas mentionnée en 1626. La chapelle de Notre-Dame du Mont-Carmel
était la propriété de Cristofano (ou Cristoforo) Stella, récemment revenu des Amériques. La qualité du
tableau de l’autel, œuvre du peintre génois Giuseppe Badaracco, dut marquer l’œil du prélat puisque
c’est le seul tableau à être mentionné dans la visite. Signé et daté de 1642, son exécution dut suivre
de peu la construction de la chapelle (31).
La sépulture familiale des Stella, dont le couvercle est aujourd’hui conservé dans le chœur, est datée de cette même année. La chapelle de la Vierge de Loreto, quant à elle, appartenait à la famille Benedittini, dont le patronyme fut transformé en
Caraccioli au milieu du XVIIe siècle. Le couvercle de la sépulture familiale, également dans le chœur,
porte aussi la date 1642.
La dédicace actuelle des quatre chapelles les plus proches du chœur (les quatre plus anciennes) permet
de mieux comprendre comment Mgr Marliani décrivit les lieux lors de son passage en 1646. Depuis le
chœur, il commença par citer « la première à main droite », celle du Rosaire, puis la première à sa
gauche faisant face à la précédente, celle de Notre-Dame du Mont-Carmel, poursuivant ensuite par la
seconde à sa droite, celle « de la Vierge qui sert pour les Âmes du Purgatoire » et enfin la seconde à sa
gauche, celle de la Vierge de Loreto.
On peut donc reconstituer les lieux de la façon suivante (en noir les dédicaces actuelles, en bleu celles
de 1646, en rouge celle de 1626).
Chœur
Chapelle du Rosaire / Chapelle ND du Mont-Carmel
Chapelle du Rosaire/ Chapelle ND du Mont Carmel
Chapelle de l’Assomption /Chapelle Vierge de Loreto
Chapelle de la Vierge qui sert pour les Âmes du Purgatoire/ Chapelle Vierge de Loreto
Chapelle de la Vierge
Il faut enfin revenir à la supplique de 1642 mentionnant la construction récente de « deux » corrigé en
« trois » chapelles, ayant rendu inutilisable une partie du cimetière. Nous pouvons déduire que deux
de ces trois chapelles construites en 1642, ou peu avant, étaient celles de ND du Mont Carmel et de la
Vierge de Loreto puisqu’elles furent signalées par l’évêque en 1646 et que les dalles funéraires de leurs
propriétaires portent toutes les deux l’année 1642. Mais qu’en est-il de la troisième ? Nous pensons
que, comme les précédentes, elle se situait côté sud, ayant elle aussi empiété sur le cimetière. Il s’agit
donc de la première chapelle en entrant à droite. Une fois percée et ses murs extérieurs terminés, elle
dut rester quelques années sans autel, l’évêque ne l’ayant pas mentionnée en 1646. Elle fut par la suite
dédiée à saint Vincent Ferrier avant d’être placée, à une époque plus récente, sous la titulature de
saint Joseph par la famille Fantauzzi. Vers la fin du XVIIe siècle, on aménagea enfin une chapelle lui
faisant face, donc en entrant à gauche. Celle-ci contient un baptistère et une clôture en bois sculpté
attribuables, avec certitude, au menuisier Giovanni Pellegrini qui signa et data la chaire en 1696.
L’église San Cipriano comptait donc à cette époque l’ensemble de ses six chapelles.
Nous proposons donc en résumé la chronologie suivante pour la construction des chapelles :
Entre 1577 et 1584 : Chapelle du Rosaire
Entre 1584 et 1626 : Chapelle de la Vierge (les deux chapelles de l’église se trouvaient donc côté nord)
1642 : Chapelle ND du Mont-Carmel et chapelle Vierge de Loreto (toutes deux côté sud)
1642-vers 1650 : Chapelle S. Vincent Ferrier (en entrant à droite)
Vers 1696 : Baptistère (en entrant à gauche)
Le clocher
Lors de la visite pastorale du 17 avril 1662, une nouvelle requête fut présentée à l’évêque par le curé.
Il y indiqua que le presbytère était tellement petit qu’il était impossible d’y habiter, surtout au moment
des visites pastorales car le salon servait aussi de cuisine. Il était de plus envahi par les personnes qui
passaient librement par cette cuisine « avec peu de respect et beaucoup de nuisance pour celui qui
cuisine ». Le curé demanda ainsi à ce que la communauté de Morsiglia construise un petit bâtiment
entre le presbytère et le campanile, ce qui pouvait se faire à peu de frais, construction dans laquelle il
pourrait déplacer la cuisine. Il précisa que cet aménagement aurait un autre effet bénéfique en
empêchant « que les jeunes importuns ne viennent sonner les cloches intempestivement, ce qui cause
souvent que la population ne vient pas à la messe à temps les jours de fêtes car elle ne les entend pas
sonner en ordre ».
L’évêque autorisa la construction de la cuisine devant l’entrée du clocher (turris ecclesie) pour que
celle-ci reste à tout jamais fermée (32).
Le clocher était donc déjà construit en 1662. Ses caractéristiques
architecturales permettent de le dater de la fin du XVIe siècle ou du début du XVIIe.
Les travaux de 1750
La date 1750 est porté dans un cartouche de style baroque placé sur l’arc triomphal séparant la nef du
chœur. Elle fait certainement référence à une grande campagne de travaux.
On peut tout d’abord penser au voûtement de l’église, de nombreux édifices religieux corses n’ayant
en effet été voûtés qu’à la fin du XVIIe et surtout au XVIIIe siècle. La grande église du couvent de
Morsiglia, édifice majeur dans le Cap Corse, richement doté en autels et chapelles aujourd’hui disparus
et d’autant d’objets mobiliers de valeur, est encore couvert d’une charpente en 1757 et n’est voûté
que vers 177633. D’après un registre de comptes récemment découvert, la confrérie de la commune
voisine de Centuri n’est aussi dotée d’un voûtement qu’en 1745-1746 (34).
Il est donc tout à fait possible que San Cipriano ne l’ait été qu’en 1750, ou peu avant, ce dont témoignerait aussi la grande fenêtre
axiale de forme chantournée.
Cette date peut aussi évoquer la réalisation du décor en stuc ornant la nef et le chœur35 et l’élégant
décor peint de style baroque ornant, à l’intérieur, la grande fenêtre axiale de la façade et les deux
premières fenêtres hautes de la nef (au-dessus de l’orgue), tous deux caractéristiques de ce qui se fait
en Corse autour de 1750.
Cette date est donc très probablement celle de la réalisation de ces décors qui ont suivi, peut-être de
peu, le voûtement de la nef.
Les travaux de la première moitié du XIXe siècle
En 1831 et 1839, la commune de Morsiglia, soutenant une demande du Conseil de fabrique, fit la
demande au Préfet et au Ministre de la Justice et des Cultes d’un secours pour des réparations
« considérables et urgentes ». On y soulignait « le dépérissement et la dégradation de l’église » et
l’urgence des « travaux exigés pour [la] relever du mauvais état où elle est réduite
actuellement […], impropre au lieu sacré, éminent et majestueux qu’elle représente et ensuite
délabrée et dégradée en plusieurs endroits de sa voûte de manière à en menacer ruine ». Un devis
détaillé, qui n’est pas joint au dossier aujourd’hui conservé, fut réalisé pour un montant de 4110
francs (36).
Nous ne savons rien des suites données à la demande.
À défaut de documentation, l’observation des lieux permet de dire que tous les autels-retables ont été
reconstruits dans cette première moitié du XIXe siècle. Au vu de leurs caractéristiques et de leur style,
ils sont tous attribuables au maître-maçon et stucateur Giuseppe Antonio Sartori, installé et marié à
Morsiglia, ou à l’un ses enfants Antonio et Giovanni. On peut par exemple clairement attribuer à
Giuseppe Antonio Sartori l’autel de saint Joseph, similaire à celui dédié à saint Antoine dans l’église
San Silvestro de Centuri, édifice dont il a dirigé les travaux de reconstruction entre 1819 et 1821 ainsi
que la réalisation des autels et du décor d’architecture (37).
Les autres autels de San Cipriano sont aussi similaires au maître-autel de la confrérie voisine et à ceux réalisés à la même époque dans l’église du couvent.
Autel de saint Antoine de Padoue dans la paroisse Autel de saint Joseph dans la paroisse San
San Silvestro de Centuri (1820) Cipriano de Morsiglia
Autel de saint Antoine de Padoue dans la paroisse Autel de saint Jean-Baptiste (baptistère) dans
San Silvestro de Centuri (1820) la paroisse San Cipriano de Morsiglia
La façade baroque et sa restauration (1891)
La très belle façade de style baroque de l’église San Cipriano fait l’admiration de la population et des
visiteurs. Un dossier conservé aux Archives de Bastia (38 )permet d’en préciser l’histoire, même si des
questions demeurent. Il contient plusieurs documents relatifs à sa restauration, datés entre le mois de
mai 1890 (lancement de la procédure par le Conseil de Fabrique de Morsiglia) et le mois de janvier
1891 (approbation des travaux par le Préfet).
Le 4 mai 1890, le Conseil de fabrique de la paroisse de Morsiglia approuvait ainsi le « plan et projet de
restauration de la façade principale de l’église paroissiale dressés par l’architecte Simonpietri ». Il priait
le Préfet « de vouloir bien l’autoriser à traiter, de gré à gré, avec un entrepreneur capable, résidant
dans la commune, et qui offre des garanties sérieuses au point de vue de l’exécution et du prompt
achèvement des travaux, dont l’urgence s’impose, surtout en ce qui regarde la colonnade ». Il votait
enfin la somme de 2000 Francs pour participer aux travaux et, pour compléter ce montant, indiquait
« qu’il sera fait appel à la bonne volonté des habitants de la commune qui, du reste, ont déjà promis
tout leur concours ».
Une liste des souscripteurs est jointe à la délibération. Elle ne comprend en fait que huit donateurs à
savoir, François-Napoléon Stella (217 F 50), Mathieu Fantauzzi, maire (200 F), Jean-Baptiste Fantauzzi,
rentier (100 F), Ange-François Fantauzzi, rentier (200 F), Jérôme Fantauzzi, rentier (100 F), Michel
Agostini, rentier (200 F), Michel Giordani, négociant (300 F), Joseph Giordani, négociant (248 F 50). Les
sommes furent très légèrement adaptées car le devis initial, se montant à 3548 francs 50, fut
finalement porté à 3566 Francs. Les donateurs s’engageaient à verser leur promesse de don au
trésorier de la fabrique, « aussitôt qu’on aura commencé les travaux de la restauration de la façade
principale ».
Le 10 Août, le Conseil Municipal de Morsiglia approuvait la demande du Conseil de fabrique auquel il
s’associait, priant les autorités préfectorales de traiter le dossier avec diligence.
Le 22 décembre, l’architecte Antoine-Jean Simonpietri se rendit à Morsiglia et réalisa le « devis
estimatif » du « projet de restauration de la façade principale de l’église de Morsiglia », s’élevant à
3566 francs.
Il détaillait 23 « articles » à savoir :
1- 14 mètres de corniches du fronton, en chaux hydraulique et ciment, à 12 F le m. 168.00
2- 16 m 50 d’entablement composite en chaux hydraulique et ciment, à 20 fr le m. 330.00
3- 4 chapiteaux composites des colonnes en ciment pur à 60 fr l’un 240.00
4- 4 chapiteaux composites des pilastres en ciment pur à 10 fr l’un 40.00
5- 4 bases des colonnes composites à 10 fr l’une 40.00
6- 4 bases des pilastres composites à 5 fr l’une 20.00
7- 5 mètres de contour au quadrilobe du tympan à 6fr 30.00
8- 8 mètres de chambranles aux niches de l’ordre supérieur à 5 fr le m 40.00
9- Décoration de la grande fenêtre 150.00
10- 17 m 50 de corniches des piédestaux composites à 6 fr le m 105.00
11- 17 m 50 de bases des piédestaux composites à 6 fr 105.00
12- Deux grandes volutes à 20 fr l’une 40.00
13- 27 m 50 d’entablement ionique à 20 fr le m 550.00
(38) 2 O-170/4.
14- 10 chapiteaux ioniques à 30 fr l’un 300.00
15- 4 bases des colonnes ioniques à 10 fr l’une 40.00
16-8 bases des pilastres ioniques à 8 fr 64.00
17- 22 m 50 de corniche des piédestaux composites à 7 fr le m 192.50
18- 16 m de bases des piédestaux ioniques en ciment pur à 4 fr le m 64.00
19- 145 m.q. de crépissage hydraulique à 1.50 le m. q. 217.50
20- Un piédestal pour la croix et une croix en pierre 80.00
21- Pour renformis et crépissage de 8 colonnes à 50 fr l’une 400.00
22- Frais d’échafaudages 200.00
23- Pour dépenses imprévues 150.00
Total 3566.00
L’architecte Simonpietri stipulait aussi les « conditions générales » devant s’appliquer au chantier :
« Tous les crépissages seront faits en chaux hydraulique du Teil ; les corniches de quelque nature
qu’elles soient seront faites en chaux hydraulique mêlée d’un tiers de ciment de la Valentine Extra. Les
chapiteaux composites et ioniques ainsi que les bases des colonnes et des pilastres seront faits au
ciment pur.
Le sable devra être lavé à l’eau douce.
Tous les matériaux des échafaudages seront fournis par l’entrepreneur ».
Il précisait enfin « les couleurs à employer pour la décoration de la façade de l’église seront les
suivantes :
1°) Fond en général : gris léger
2°) Pilastres et colonnes : blanc légèrement teinté de gris
3°) Chapiteaux, bases et tous autres travaux en ciment pur : brun
4°) Piédestaux : brun clair »
Le 22 janvier 1891, l’évêque de Corse, Mgr Paul-Matthieu de La Foata, approuvait l’ensemble du
dossier, suivi le 31 janvier par le préfet de Corse.
Des recherches dans le fonds de l’Enregistrement, tant des actes publics que des actes sous seing privés
(bureau de Rogliano) ne nous ont pas permis de retrouver le contrat passé entre le Conseil de Fabrique
(ou éventuellement la Commune de Morsiglia) et l’entrepreneur local que l’on souhaitait engager. Le
marché pour la restauration de la façade aurait pourtant dû s’y trouver (39).
La façade que l’on voit aujourd’hui est donc bien celle résultant des travaux de 1891. Il semble pourtant
évident que la « restauration » alors entreprise ne se limita pas à réparer les éléments déjà existants
dont on ne mentionne que la « colonnade », mais bien à créer une nouvelle façade en conservant tout
ou partie de la structure antérieure.
L’église avait donc avant 1891 une façade dotée « d’une colonnade. Si elle nécessitait alors une
restauration « urgente », c’est qu’elle devait avoir une certaine ancienneté, probablement plus d’un
siècle. On ne peut ainsi s’empêcher de penser à la seule autre façade à colonnes du Cap Corse, celle
de l’église San Nicolao de Tomino, datable du début du XVIIIe siècle et attribuée à l’architecte, maître-maçon et stucateur Domenico Baino, façade qui présente quelques similitudes avec celle de San Cipriano (40).
On connait peu les travaux de l’architecte Antoine-Jean Simonpietri de Cagnano qui réalisa le devis
descriptif de 1891, contrairement à ceux de son père, Pietro Giuseppe Simonpietri, lui aussi architecte
(et maître-maçon). Alors âgé de 34 ans, il fit preuve d’une grande inventivité et d’un talent certain pour
créer la nouvelle façade de San Cipriano à partir de celle qui existait auparavant.
(1 )Claude Lebonvallet, Monographie de Morsiglia, Imprimerie des Orphelins-apprentis d’Auteuil, Paris, 1958, p.
79.
(2 )« a San Bartolomeo, loco di Morsiglia dove este el loco solito tenere l’arringo di detto paese ». 3 E 292, Scipione
d’Ortinola de Centuri, notaire, f° 132 r°. Archives Collectivité de Corse (ACdC), Bastia.
(3) 3 E 289, Scipione d’Ortinola de Centuri, notaire, f° 73 v, ACdC, Bastia.
(4) D’après un acte du notaire Lorenzo Costa de Gênes cité in Antoine-Marie Graziani et Alain Venturini, Vistighe
Corse, Guide des sources de l’histoire de la Corse dans les archives génoises, Tome I, volume 1, p. 280, Ajaccio,
Éditions Alain Piazzola et Archives départementales de la Corse-du-Sud, 2009, p. 280.
(5 )N’ayant eu à disposition qu’une photo imparfaite, nous n’avons pu lire la totalité de l’inscription et notamment
déchiffrer la date (très probablement du XVe siècle). Ces pierres gravées, mentionnées dans la monographie du
Père Lebonvallet (pp. 71-72), avaient inutilement intrigué l’auteur.
(6 )Jean-Christophe Liccia, « La vie anecdotique de quelques prêtres dans le Cap Corse dans la seconde moitié du
XVIe siècle », A Cronica, n° 15, juin 1998, p. 50.
(7 )3 E 289, Scipione d’Ortinola de Centuri, notaire, f° 15 v° et 16 r°, ACdC, Bastia.
(8) C’est ici un prénom, cet homme perpétuant le prénom de l’ancêtre éponyme de la famille Stella qui vivait au
début du XVIe siècle. Les archives de ce notaire ont disparu.
(9) Selvestro est l’ancêtre de la famille Silvestri. Les quatre administrateurs sont des notables du village : les
descendants de Serviano, Petro fils de Pagnale, Semideo et Antonmatteo portent respectivement le patronyme
Lorenzi, Pagnale, Semidei et Antonmattei.
(10 )Jean-Christophe Liccia, « La vie anecdotique de quelques prêtres… », op. cit.
(11) Famille Benedettini, plus tard Caraccioli.
(12) 3 G 5/29, ACdC, Bastia.
(13) 3 G 5/31, ACdC, Bastia.
(14) Pietro Luchini, notaire à Bastia, archives privées.
(15) Ancêtre éponyme de la famille.
(16) Lebonvallet, op. cit., p. 96.
(17) Aujourd’hui Posacce.
(18) 3 E 291, Scipione d’Ortinola de Centuri, notaire, f° 30 r° et 3 E 292, idem, f° 23 r°, ACdC, Bastia.
(19) 3 G 5/46, ACdC, Bastia.
(20) Famille Poletti.
(21) Guadolandi sur le cadastre napoléonien, au sud-ouest de la commune.
(22) Les témoins entendus sont Bartolomeo Morazzani 30 ans, Messer Geronimo Scarinci 22 ans, Pompeo q
Anfonso [futur Antoni] 50 ans, le Capitano Giacomo Santo Santorio de Centuri habitant Morsiglia 55 ans, le
Maestro (notaire) Nicodemo Salvetti de Bastia habitant Morsiglia 80 ans, Giovanni q Domenico 22 ans, Giovan
Agostino q Giovan Paolo [Stella] 50 ans et la victime, Giacomo, 25 ans.
(23) 3 G 5/51, ACdC, Bastia.
(24) 3 G 5/56, ACdC, Bastia.
(25) Bulletin de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de la Corse, Bastia, Imprimerie et librairie Ollagnier
1890, pp. 12-14.
(26) Il s’agit de notre traduction de l’original en italien.
(27) Surnom attribué à la famille Mattei du hameau de Stanti.
(28) Surnom attribué à la famille du capitaine Pasquale Semidei de Pecorile.
(29 )La famille prend peu après le patronyme Caraccioli.
(30) Rappelons qu’il existait aussi une confrérie du Rosaire dans l’église du couvent des Servites de Marie. Signalée
dès 1586, elle l’est encore en 1641 (Caroline Paoli, « « L’architecture des couvents servites de Corse » in Jean-
Christophe Liccia (dir.), Les Servites de Marie en Corse, Ajaccio, Éditions Alain Piazzola, pp. 651-657.
(31) Michel-Édouard Nigaglioni, Giuseppe Badaracco et la Corse, redécouverte d’un peintre, Albiana / Communauté
de Communes du Cap Corse, 2004, p. 46.
(32) 3 G 5/70, ACdC, Bastia.
(33 ) Caroline Paoli, « « L’architecture des couvents servites de Corse », op. cit., pp. 667-676.
(34) La confrérie de Morsiglia n’a probablement été voutée qu’au début du XIXe siècle.
(35) En dehors du retable entourant le tableau de Saint Cyprien sur le mur du chevet, dont on sait qu’il date de
1893 d’après Lebonvallet, op. cit. p. 83.
(36) 4 V 28, ACdC, Ajaccio.
(37) Il y travaille en association avec les maîtres-maçons Vincenso et Giacomo Nesi (employés essentiellement pour
le gros œuvre et eux-aussi mariés à Morsiglia et Centuri) et avec les maîtres-stucateurs Domenico Andreotti de
Livourne et Angelo Ricci habitant Bastia (employés essentiellement pour les autels et le décor d’architecture).
Association Petre Scritte, Centuri, Inventaire du patrimoine, 2013, pp. 14-21
(38) 2 O-170/4.
(39) On en déduit que le contrat a été passé avec un entrepreneur en dehors de la juridiction administrative du
bureau de Rogliano, probablement à Bastia, à moins qu’il n’ait pas l’objet des formalités d’enregistrement,
pourtant obligatoires.
(40) Association Petre Scritte, Tomino, Inventaire du patrimoine, 2011, pp. 19-21.
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